Notre collègue autrichien Wendelin Schmidt-Dengler nous a quittés le 7 septembre dernier à l’âge de 66 ans. Il était directeur de l’Institut d’Etudes Germaniques de l’Université de Vienne et en même temps directeur des Archives littéraires à la Bibliothèque nationale autrichienne. Avec lui, la germanistique internationale perd un de ses membres les plus remarquables dont la renommée a largement dépassé les frontières de notre discipline. En témoignent les nombreuses nécrologies dans les médias, et pas seulement en Autriche. J’ai perdu plus qu’un ami de longue date, j’ai perdu mon frère viennois avec lequel j’ai partagé la conception de notre métier et mené un dialogue franco-autrichien extrêmement fructueux qui s’est matérialisé dans une coopération étroite (cotutelles de thèses, colloques, émissions culturelles). Je ne suis bien sûr pas le seul germaniste français à avoir profité de la générosité de Wendelin Schmidt-Dengler. La culture française et les contacts avec les universités françaises lui étaient chers. Pour son projet européen « Peter Handke », en lien avec l’achat du Vorlass de l’écrivain par la BN et Marbach, il avait prévu un large volet français.
J’ai prononcé le mot qui caractérise le mieux notre collègue défunt : la générosité. Il était le contraire du « Kopf ohne Welt » savant. Il n’était pas seulement le professeur le plus écouté de l’Université de Vienne (la presse estime à 600 000 le nombre de ses auditeurs !). Il était aussi un homme public courageux à la rhétorique redoutée qui savait tenir tête aux autorités. Il s’est insurgé contre le retour du pouvoir mandarinal aux dépens de la prise de décision collégiale (Mitbestimmung). Il s’est engagé avec une énergie extraordinaire pour accompagner la renaissance de la germanistique dans les pays ex-communistes : il a par exemple créé le réseau des Bourses Franz Werfel qui ont permis à des douzaines de jeunes chercheurs russes, ukrainiens, tchèques, roumains d’effectuer des séjours de recherche à Vienne. Il a été le premier ambassadeur de la littérature autrichienne dans le monde entier, et il a été présent dans les médias au-delà des frontières autrichiennes (« Österreichischer Staatspreis für Literaturkritik », « Preis der Kritik des Editions Hoffmann und Campe », …). Il était l’ami des écrivains de Doderer à Menasse. L’an dernier il fut déclaré « scientifique de l’année » (« Wissenschaftler des Jahres » 2007).
Il était donc aussi « Wissenschaftler » avec une productivité prodigieuse. Il a commencé comme philologue classique avec une thèse sur les confessions de Saint Augustin avant de se consacrer à la germanistique. Son habilitation était consacrée au concept de Genius. « Zur Wirkungsgeschichte antiker Mythologeme in der Goethezeit » (Munich , Beck 1978). Il n’était donc pas seulement un austriaciste. C’est certainement son commerce avec la philologie classique qui l’a vacciné contre toutes les modes et excès théoriques qui ont sévi depuis 40 ans. Au cœur de son travail il y avait toujours une formidable intelligence des textes avec un souci de communication affirmée : je peux dire ici que notre devise commune était « Verständlichkeit ist eine Form der Höflichkeit. » Son écriture élégante et nourrie de rhétorique classique avait encore une autre qualité : l’humour et l’ironie qu’il partageait avec ses écrivains préférés de Nestroy à Jandl. Une partie importante de son travail scientifique était consacrée à l’édition critique, notamment de Herzmanovsky-Orlando, Doderer, Drach et last but not least Thomas Bernhard.
On ne peut pas passer sous silence un fait inattendu : après la mort de Wendelin Schmidt-Dengler le public du stade du FC Rapid de Vienne a observé une minute de silence en sa mémoire. Son dernier livre porte le titre « Als ich einmal Harreither in der Dusche interviewte. 11 Texte zum österreichischen Fußball“ (aux éditions Otto Müller, l’éditeur de Trakl). Cela fait partie intégrante d’un style, d’une classe à part, on pourrait presque dire de « Schmidt-Dengler als Lebensform ». Il serait difficile de lui trouver un successeur.
Gerald Stieg
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