Aimée Bleikasten/ Maryse Staiber (dir.) : Arp en ses ateliers d’art et d’écriture. Actes du colloque de Strasbourg (20, 30 et 31 janvier 2009), Strasbourg : Éditions des Musées de Strasbourg, 2011.( CR de Laurent Cassagnau)

mardi 5 avril 2011

Aimée Bleikasten/ Maryse Staiber (dir.) : Arp en ses ateliers d’art et d’écriture. Actes du colloque de Strasbourg (20, 30 et 31 janvier 2009), Strasbourg : Éditions des Musées de Strasbourg, 2011.

L’année 2009 a vu à Strasbourg une importante exposition au Musée d’art Moderne consacrée à Jean Hans Arp intitulée (d’après une célèbre formule de Marcel Duchamp) : art is arp, accompagnée d’un remarquable catalogue. L’Association Jean Hans Arp (AJHA) qui a été à l’origine de cette exposition a également organisé en janvier 2009 un colloque dont le présent ouvrage constitue les actes. Cette rencontre internationale, la deuxième du genre en France après le colloque « Arp, poète plasticien » de 1986, a réuni des spécialistes venus de différents pays et horizons pour rendre compte de la richesse et de la diversité de la création arpienne. Conformément à la définition hiérarchisée qu’Arp donnait de lui-même - « poète, sculpteur, peintre » -, l’ouvrage est construit autour de trois chapitres centraux intitulé « Le travail d’écriture », « Fables d’atelier » et « Ateliers d’art », titres particulièrement bien choisis en ce qu’ils rendent compte des facettes de cette œuvre tout en soulignant les liens qui lui confèrent son unité.
Dans le chapitre consacré à l’écriture, les contributions de Daniel Payot et Georges Bloess mettent en évidence le double geste du poète Arp qui, en tant que cofondateur du mouvement Dada, participe de la grande rupture avec l’esthétique traditionnelle, tout en s’inscrivant, par sa recherche d’un art qui cherche à retrouver le principe créateur de la nature, dans une tradition (post-) romantique. L’analyse précise que donne Valérie Colucci des premiers poèmes allemands écrits entre 1904 et 1913 fait de même apparaître qu’à cette époque déjà Arp est en rupture avec le lyrisme et qu’il fait éclater les limites entre notes critiques sur l’art et texte poétique. Une des caractéristiques de l’écriture arpienne réside dans le fait que toute sa vie Arp a repris des textes anciens, les a morcelés pour mieux les réécrire et les transformer, partant du principe qu’une œuvre n’est jamais achevée, qu’elle est toujours en devenir : écriture du palimpseste, travail de recyclage et de collage qu’Aimée Bleikasten analyse dans ses multiples et complexes méandres.
Le poète dadaïste et surréaliste qui joua un rôle majeur dans les mouvements avant-gardistes français et allemands de la première moitié du XXe siècle était aussi un plasticien qui, s’il n’ a pas fait systématiquement œuvre de théoricien, a cherché à saisir dans de nombreux textes l’essence de son travail. Maryse Staiber analyse le texte Werkstattfabeln (dont elle propose une traduction réalisée avec A. Bleikasten sous le titre de Fables d’atelier ), notes écrites en 1954-55 après qu’Arp eut traversé toute une série d’épreuves traumatisantes, entre autres la Seconde guerre mondiale et la mort de sa femme Sophie Taeuber. Méditations sur les étoiles, sur la place du rêve, du jeu et de l’enfance dans la création, sur les menaces qui pèsent sur l’humanité, les Fables d’atelier montrent que Jean Hans Arp, toujours fidèle à ses idéaux dadaïstes et surréalistes, place la liberté au coeur de son travail. Cette liberté se manifeste dans la création d’une mythologie et d’une cosmogonie propres au poète et au plasticien, dans des thèmes récurrents et polysémiques comme le nombril dont Agathe Mareuge étudie quelques avatars. Comme tout mythème, le nombril a des fonctions ou des significations variables, trace d’une identité menacée, fragment d’un Tout ruiné, mais aussi forme parfaite de la totalité, équivalent du mandala, symbole de la création et de la germination. Le nombril est surtout un signe, une forme graphique, ironique point d’interrogation ou symbole mystique.
Que Jean Hans Arp se soit intéressé à divers courants philosophiques, religieux et spirituels, notamment à la mystique allemande, aux présocratiques ou au bouddhisme zen, est bien connu. Cependant Rudolf Suter dans sa contribution met en garde contre les illusions d’optique et les anachronismes qui peuvent fausser la perspective. Arp, revenant dans les années 50 sur ses années de jeunesse, évoque par exemple les mandalas tibétains à propos de ses « carrés » de 1916, mais, comme le montre R. Suter, il est peu vraisemblable qu’ Arp ait pu connaître dès sa période dada les mandalas tibétains popularisés dans les années 30 par C.G. Jung.
Palimpseste porté par un mouvement de retour permanent sur soi-même, l’œuvre de Arp est « négociations à travers les genres, les langues et les formes de discours » (Eric Robertson) : en effet, Arp fait partie de ces auteurs qui se sont « auto-traduits », c’est-à dire qui ont écrit, à partir de premières versions, de nouveaux poèmes dans une autre langue, pour Arp le français de sa mère qui lui était moins familier que l’allemand. E. Robertson revient sur ces stratégies linguistiques de Jean Hans Arp – provocation dadaïste qui consiste à écrire dans la langue de l’ennemi, affirmation de l’arbitraire du signifiant, etc. - mais aussi sur la dialectique entre décomposition et concrétion, informe et forme, abstraction et concrétion, qui est au cœur du processus créateur, lequel importe plus que l’objet artistique créé.
Michèle Martel apporte un éclairage original sur cette conception de l’art en dégageant l’influence qu’a eue la pédagogie alternative de Pestalozzi et Fröbel sur Arp lorsque celui-ci séjournait en Suisse pendant la Première guerre mondiale. Les jeux de Fröbel notamment, qui visaient à développer chez l’enfant le sens de la palpation à partir d’objets mous ou solides, à faire découvrir l’unité entre intérieur et extérieur, la contemplation de la nature, la descente en soi et l’ouverture au cosmos et à Dieu, rencontrent des préoccupations majeures de Jean Hans Arp. Intérêt pour l’enfance et le primitivisme sont indissociables dans les avant-gardes historiques du XXe siècle et à l’instar de Miró, Klee ou Masson, la pratique artistique de Arp s’apparente, comme le montre Liliane Meffre, à une forme de primitivisme qui caractérise ce que Carl Einstein appelait joliment « l’enfance néolithique » d’Arp. Ce qui fonde son primitivisme, ce ne sont pas seulement la tendance à l’abstraction, l’attention apportée aux formes et aux éléments naturels (racines, pierre, nuages, etc.), c’est également le désir de ne pas faire œuvre subjective, individualisée, mais de disparaître derrière le processus de l’œuvre. Cela passe par une pratique collective qui s’exprime aussi dans la collaboration d’ Arp avec d’autres artistes. Henri Béhar retrace la longue et fructueuse amitié qui lia Tristan Tzara à Arp, amitié qui alla au-delà de leur collaboration active entre 1918 et 1923 autour de trois ouvrages, et qui a duré, malgré les aléas de l’histoire et de l’existence, jusqu’à la mort de Tzara en 1963. Bärbel Reetz évoque, elle aussi, les liens qui ont uni le couple Arp-Taeuber et deux autres figures capitales du dadaïsme allemands, Hugo Ball et Emmy Hennings, leur rôle dans la naissance du mouvement Dada, les nombreux aller-retour entre Paris, le Tessin et l’Italie, les visites communes chez Hermann Hesse. Une des plus importantes réalisations collectives est, à n’en pas douter, la création des décors de l’Aubette à Strasbourg, œuvre de Arp, Sophie Taeuber et Theo van Doesburg. Denis Steinmetz analyse minutieusement la genèse de ce projet d’art total, la part qui revient à chacun des trois artistes (celle de S. Taeuber ayant été longtemps sous-estimée), les tensions entre Arp et le chef de file du mouvement De Stijl. François Pétry fait le point sur les relations qu’entretint Arp avec sa ville natale, Strasbourg, dont il disait « Tout vient de là, ma vie, mes rêves », en particulier au cours de ses deux périodes strasbourgoises, dans les premières années du siècle, puis au moment de la réalisation des décors de l’Aubette et de la collaboration avec Sophie Taeuber : il évoque notamment les relations d’ Arp avec le peintre George Ritleng et les différents collectionneurs de la ville, mais aussi certains rendez-vous manqués avec les autorités municipales.
Ce riche volume, illustré d’un nombre important de reproductions d’oeuvres et de photographies, comporte par ailleurs les témoignages personnels d’Antoine Poncet, président de l’Académie des Beaux Arts qui fut assistant (et chauffeur !) d’Arp, ainsi que de l’artiste Sylvain Chartier qui replace son propre travail dans la dialectique du dessin et de la sculpture propre au parcours artistique de l’artiste franco-allemand. On pourra lire également un intéressant texte collectif à trois mains signé des organisateurs de l’exposition art is arp et du concepteur du catalogue (Isabelle Ewig, Richard Klein et Philippe Millot) qui revient sur les travaux préparatoires et la scénographie de l’exposition ainsi que sur la réalisation du catalogue.
Un ouvrage indispensable donc à qui s’intéresse à Jean Hans Arp et Sophie Taeuber, et plus généralement à Dada et aux avant-gardes historiques.

Laurent Cassagnau


©2008-2012 Association des Germanistes de l'Enseignement Supérieur :: SPIP ::